Biographie
Curriculum vitae
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L’itinéraire d’un chercheur
Ma fascination pour la sociologie a émergé lorsque j’ai suivi les enseignements de Guy Rocher à l’Université de Montréal pendant les années soixante. Étant originaire d’un milieu social modeste, je réalisais tout à coup qu’il m’apparaissait simple – encore que parfois douloureux – de comparer les conditions sociales propres de milieux fortement contrastés comme le milieu ouvrier des « gens ordinaires » que je connaissais bien et le milieu des bourgeois plus fortunés dont je rencontrais les fils et les filles à l’université. Très vite, je manifestai un intérêt pour comprendre les conditions sociales du travail humain dans les sociétés industrielles de même que pour les pratiques culturelles et la sociologie de la connaissance. Le Québec traversé par sa « Révolution tranquille » s’ouvrait alors simultanément aux sciences sociales et aux utopies portées par le marxisme et le socialisme. J’ai eu le privilège d’avoir notamment Marcel Rioux, Jacques Dofny et Alain Touraine comme professeurs. Les conditions de la vie quotidienne approchée sous le regard d’une sociologie critique – formulée par Henri Lefebvre – constituaient mon point d’ancrage pour étudier les contradictions culturelles de la société. Je reste encore aujourd’hui impressionné par les récits historiques décrivant les changements entraînés par la Révolution industrielle du XIXe siècle: transformations du travail, de la vie quotidienne, urbanisation, montée de l’individualisme et de la société de masse. J’eus la chance en 1967 de m’associer à un groupe universitaire de recherche animé par Colette Carisse et Joffre Dumazedier sur « L’image de la femme dans les médias ». Cette opportunité me permit de réaliser ma thèse de maîtrise en sociologie sur « L’image de la femme dans la publicité au Québec » et orienta définitivement mes intérêts de recherche vers la communication et les médias. Ma première question de recherche avait alors une dimension prospective, je me demandais ainsi ce que la révolution industrielle signifiait dorénavant au XXe siècle avec l’industrialisation de la culture et la diffusion des pratiques de communication avec les médias, notamment la télévision. J’avais l’intuition d’un lien historique de continuité/rupture entre la société de masse, la société de consommation et une éventuelle « société de la communication ». Cette dernière expression n’était pas encore utilisée dans les années soixante quoique M. McLuhan introduisait alors les idées de « village global » et de « révolution électrique des communications ». Je me questionnai alors d’un point de vue théorique sur la notion d’« image » : image graphique, image mentale, image publicitaire, image médiatique, image sociale. Ces incursions théoriques m’amenèrent à considérer le concept psychosociologique de « représentation sociale ». Toutefois, je ne l’utiliserai alors que superficiellement dans mon analyse de contenu des images de la femme québécoise diffusées par la publicité dans les périodiques (mon corpus se constituait de deux échantillons de publicités graphiques publiées respectivement en 1954 et en 1967). Ma thèse de doctorat en sociologie soutenue à Paris en 1973, sous la direction d’Edgar Morin, avait pour titre « La production sociale du discours publicitaire ». J’ai eu l’immense privilège d’avoir un jury de thèse composé de trois chercheurs prestigieux et que j’admirais : Edgar Morin, Roland Barthes et Henri Lefebvre. Jusqu’à l’aboutissement de mes travaux de doctorat, je me suis vivement intéressé au phénomène de la publicité et à ses incidences sociales. Dans une première constellation de travaux (1973-1982), j’abordai successivement les pratiques idéologiques des publicitaires, l'imaginaire social de la télévision et l’avenir culturel des médias québécois. Comme professeur à l’UQAM à partir de juin 1972, je devins très vivement impliqué dans la création d’un nouveau département universitaire en communication et dans l’implantation des premiers programmes d’étude en communication. J’ai été ainsi co-fondateur du Département des communications (1975) et premier directeur du Module de Communication (1974) de l’UQAM. Aussi, mes premières publications (sous forme d’articles) furent davantage de l’ordre de l’essai sociologique plutôt que le produit de travaux de recherches empiriques. Ce fut en 1982 que le Ministère des communications du Québec me confia un premier contrat de recherche qui consistait à utiliser le modèle de la prospective pour scénariser l’avenir des usages possibles des médias québécois et de la vie quotidienne à l’horizon de l’année 2000. Cette rencontre avec la méthodologie de prospective sociale me fascina. Je pris conscience de la puissance de l’approche prospective comme technique d’intervention auprès de groupes de militants sociaux et culturels. L’un des faits porteurs d’avenir identifié dans ces premiers travaux de prospective fut l’importance décisive de l’informatisation de la société québécoise pour l’avenir des usages médiatiques au Québec. Cette question de l’informatisation sociale marqua la seconde période de mes recherches (1983-1992). Je réalisai d’abord un « état de l’art » concernant cette thématique, ce qui donna lieu à la publication d’un numéro de la revue Sociologie et sociétés (1984) intitulé : « L’informatisation : Mutation technique? Changement de société? ». Puis je décidai de développer un programme de recherche sur les « stratégies d’appropriation de la culture informatique dans une société en voie d’informatisation ». Je constatais la prégnance du processus d’informatisation dans tous les secteurs de l’économie. Je pensais aux « gens ordinaires » et je me posais la question de savoir comment ils et elles chercheraient à s’approprier ces nouveaux outils de l’informatique. Rappelons que la première vague de diffusion élargie de la micro-informatique eut lieu à partir du début des années 1980. La pensée de Michel de Certeau fut éclairante car il opposait les « stratégies » des industries culturelles aux « tactiques » (bricolage, braconnage, détournement) des petites gens qui arrivent à « composer » avec un environnement culturel qui leur est imposé et face auquel ils et elles « résistent ». Marquée encore par l’héritage post-marxiste, ma question de recherche prit à l’époque la forme suivante : « Dans quelle mesure l’usage des médias et des technologies de l’information et de la communication (TIC) peut-il être considéré comme un facteur d’aliénation pour les personnes et les groupes ? Ou plutôt : comme un catalyseur d’émancipation sociale ? ». Ma méthodologie fut qualitative : entretiens en profondeur et semi-dirigés auprès des premiers usagers de la micro-informatique, de vendeurs dans les boutiques de micro, de responsables de formation informatique ; entrevues de groupes auprès des premiers membres des clubs informatiques. Au niveau de l’analyse, je cherchais en permanence à connecter les problématiques microsociologiques concernant les usages et les usagers aux problématiques macrosociologiques plus larges (relations contrastées à la technique à l’épreuve des rapports sociaux de sexe, des relations intergénérationnelles, des rapports économiques de domination). Cette période fut aussi l’occasion de pratiquer des évaluations sociales d’expérimentations en formation à l’informatique dans différents milieux sociaux. Ainsi est né un fort intérêt pour une sociologie des usages et des significations d’usage des technologies de l’information et de la communication (TIC). La troisième génération de mes travaux (1993-1999) a concerné l’observation des pratiques télévisuelles de familles québécoises par le recours aux approches ethnographiques pour saisir les phénomènes de réception médiatique en contexte de vie quotidienne. Recourant notamment à des approches qualitatives comme les entretiens en profondeur avec des usagers, les rencontres de groupe ou la cueillette de « récits de pratiques », ces recherches ont insisté sur l'importance que prennent les médias dans la vie quotidienne des Québécois. Aussi, une recherche sur la dynamique de consommation télévisuelle de membres de communautés culturelles de la région de Montréal a mis en évidence l’opportunité stratégique pour les réseaux francophones de télévision d’une prise en compte de la réalité pluriculturelle de la société québécoise contemporaine. Cet investissement personnel important dans les études de réception s’ancra chez moi à partir d’une vive curiosité pour l’exploration des « approches qualitatives » du phénomène télévisuel. Je ressentais à l’époque un malaise face au vaste domaine des audiences studies qui fondaient l’ensemble de leurs descriptions et analyses des pratiques des téléspectateurs quasi exclusivement sur des enquêtes quantitatives – ce que les Québécois appellent la production des « cotes d’écoute » et les Français « audimat » – ce qui pour moi consistait à offrir un portrait culturellement appauvri de ce phénomène si important de l’écoute de la télévision. J’étais aussi marqué par la convergence apparente des travaux issus de l’école de Columbia et ceux des Cultural Studies – deux écoles de pensée pourtant a priori idéologiquement opposées – autour des phénomènes de réception. Ma question de recherche fut alors formulée en deux temps : « Comment les familles perçoivent-elles l’importance des médias et de la télévision dans leur vie quotidienne? Comment les sciences sociales construisent-elles les figures du téléspectateur ? ». Le premier temps s’articulait à mes travaux de terrain. Le second temps orientait mon questionnement vers un horizon davantage épistémologique et donna lieu à la publication de l’ouvrage intitulé : Accusé de réception. Le téléspectateur construit par les sciences sociales (PUL, 1998). À partir d’un bilan critique et épistémologique croisé des recherches portant respectivement sur la réception (télévision) et sur l’interactivité (usages des technologies et nouveaux médias), mes travaux se sont constitués autour d’un nouveau programme de recherche (2000-2010) centré sur une appréhension de la mutation des usages médiatiques dans le double contexte de convergence des technologies et de mondialisation des cultures et des industries du divertissement. En particulier, je postule que le phénomène Internet risque de susciter en profondeur non seulement des transformations significatives dans les pratiques de communication médiatisée par les dispositifs numériques mais aussi dans l’ensemble des pratiques sociales, économiques et culturelles. Mes intérêts les plus actuels concernent d'une part, à un niveau théorique, le renouvellement possible des paradigmes d'étude des pratiques de communication médiatisée à la lumière de ces transformations structurelles; d'autre part, à un niveau empirique, l’étude dynamique des trajectoires d’appropriation des TIC et la constitution d’une nouvelle « culture numérique » à travers les pratiques d'Internet et des nouveaux médias. Enfin, un dernier intérêt traverse plusieurs de mes recherches et pratiques récentes : il concerne le mouvement social qui se constitue autour du développement du logiciel libre construit en tant que bien public susceptible d’ouvrir un nouvel espace de communication démocratique et de débats politiques. Le contexte actuel est marqué par la croissance et la multiplicité des pratiques de communication médiatisée par des dispositifs numériques souvent issus des technologies Internet qui convergent avec la téléphonie mobile (dans les organisations et les espaces publics, dans la sphère domestique, dans la « bulle personnelle » façonnée par l’usage des multiples objets communicationnels mobiles, flexibles, personnels). Nous pouvons parler aujourd’hui de l’émergence de nouveaux médias personnels d’autopublication et de diffusion de masse. En dernière analyse, la question de recherche qui oriente mes travaux actuels pourrait se formuler ainsi : que peut nous dire le cumul de ces pratiques de communication médiatisée à propos des transformations actuelles du lien social et de l’ordre social dans les sociétés contemporaines informatisées et globalisées ? En d’autres mots, à partir de l’enchevêtrement serré des pratiques de sociabilité et des usages des technologies de la communication dans la vie des individus et des collectivités, qu’est-ce qui fait encore lien, qu’est-ce « qui fait société » aujourd’hui ?